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Bénin / Enseignement supérieur : Les enseignants de la faculté de santé sont inquiets

Dans un mémorandum rendu public, les enseignants de la Faculté des sciences de la santé ont exprimé leurs récriminations contre les nouvelles mesures du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Ils ont surtout exposé les conséquences plausibles de ces mesures. Conséquences qui risquent d’être dommageables aussi bien au corps professoral qu’aux patients dans les hôpitaux.

Mémorandum de la communauté universitaire de la Faculté des Sciences de la Santé (FSS) de Cotonou, suite à la note circulaire N°1541/MESRS/DC/SGM/DAF/SRHDS/DG CPER du 29 Avril 2019.

Sauver l’Université publique et préserver la qualité de la formation médicale et paramédicale au Bénin !  Mai 2019. Après la prise de différents décrets, l’adoption et la promulgation de diverses Lois notamment :

-le Décret N°2017-485 du 02 octobre 2017 définissant les modalités de collaboration des organisations estudiantines avec l’Etat et les autorités des universités publiques en République du Bénin qui restreint les libertés d’association des étudiants

-la loi N°2018-34 du 05 Octobre 2018 modifiant et complétant la loi n°2001-09 du 21 juin 2002 portant exercice du droit de grève en République du Bénin qui empêche et limite l’exercice du droit de grève aux agents de l’Etat et l’interdit à certaines catégories de travailleurs dont les agents de santé ;

-le Décret n°2019-042 du 30 janvier 2019 portant nomination des Doyens, Vice-Doyens, Directeurs et Directeurs adjoints dans les Universités Nationales du Bénin, qui met entre parenthèses la démocratie universitaire ; la Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique dans la note circulaire n°1541/MESRS/DC/SGM/DAF/SRHDS/DGCPER du 29 Avril 2019, vient d’enclencher la mort programmée de nos Universités. En effet, dans ladite note circulaire, Madame la Ministre, rappelait aux Recteurs des Universités Nationales du Bénin (UNB) que l’inscription aux différents grades académiques du Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (CAMES) est comme par le passé, laissée au libre choix des enseignants et doit maintenant être supportée exclusivement par les candidats eux-mêmes au plan financier, contrairement à la pratique qui a cours jusqu’à présent. La même circulaire précise que, conformément aux dispositions du décret N° 2010-024 du 15 février 2010 portant statuts particuliers des corps des personnels Enseignants des Universités Nationales du Bénin, et suivant la lettre N° 082-2018/CAMES/SG/KP du 10 octobre 2018 du Secrétaire Général du CAMES, le reclassement des lauréats des différents grades académiques se fera désormais sur ouverture de postes par Université. Ainsi des quotas ont été annoncés avec pour prévision, le reclassement de seulement 36,5% des lauréats au CCI 2019 pour toute l’Université d’Abomey-Calavi (UAC). Lesdits quotas ne tiennent pas compte des besoins exprimés par les entités de l’UAC, et les modalités de leur répartition ne sont nulle part précisées. S’il reste difficile à l’étape actuelle de comprendre les raisons qui motivent la prise d’une telle circulaire, on peut en imaginer les conséquences au moment où les UNB font face à d’énormes défis en termes de ratio étudiants-enseignants, de qualité de la formation, de rayonnement au plan scientifique, etc…

Comme pour toutes les autres entités de formation des UNB, la Faculté des Sciences de la Santé (FSS) dans sa triple mission de formation, de recherche, et de service à la communauté, sera très largement affectée par les conséquences néfastes de l’application de cette circulaire, à court, moyen et long terme. Il n’est pas superflu de rappeler que c’est à l’issue d’un processus long, fastidieux et hautement sélectif que l’enseignant recruté au grade d’assistant devient Maître-Assistant (MA) puis Maître de Conférence Agrégé (MCA) et enfin Professeur Titulaire (PT). La promotion de l’enseignant tout au long de ce parcours n’est que la promotion d’un enseignement de qualité qui garantit l’excellence et le rayonnement de l’Université et par conséquent celui du pays dont les cadres émérites ainsi promus font la fierté. La valeur inestimable de cette ressource humaine est l’un des indicateurs de performance des Universités et de leur reconnaissance dans le concert des nations. C’est fort de cette nécessité absolue que les UNB se sont investies depuis leur création dans la promotion des enseignants dans les différents grades académiques du CAMES avec l’appui inlassable et soutenu des différents Gouvernements de notre pays. Dans cette compétition pour l’excellence, le Bénin comme les autres pays de la sous-région, de l’Afrique et du monde, s’efforce d’atteindre non seulement les ratios internationaux mais aussi de disposer des meilleurs enseignants surtout des grades académiques les plus élevés.

Les normes académiques actuelles pour un enseignement de qualité, recommandent un Professeur Titulaire (PT) pour 2 Maîtres de Conférences Agrégés (MCA), 1 MCA pour 2 Maitres-Assistants (MA) et 1 MA pour 2 assistants ; ce qui fait un minimum de 15 enseignants dont au moins 3 de rang A (PT et MCA) par discipline pour assurer convenablement les enseignements théoriques, l’encadrement hospitalier, l’encadrement de la recherche et l’évaluation des apprenants, pour des produits finis de qualité. A l’épreuve des faits, aucune discipline de la Faculté des Sciences de la Santé ne totalise ce minimum académique. Il existe même des disciplines sans Professeur Titulaire, d’autres sans Assistants. Pour une moyenne de 25 disciplines cliniques enseignées, soit un minimum de 375 enseignants prévisibles, la Faculté des Sciences de la Santé (FSS) n’en dispose que de 142 dont seulement 62 de rang A pour 1588 étudiants. De plus, la tendance du nombre d’enseignants est baissière à cause des départs à la retraite. Dix (10) dont 8 de rang A, sont d’ailleurs prévus pour faire valoir leurs droits à la retraite cette seule année 2019. La contribution de la Faculté des Sciences de la Santé dans le développement du Bénin est inestimable, lorsqu’on sait le nombre de médecins spécialistes ou non, pharmaciens, kinésithérapeutes, assistants sociaux et de nutritionnistes, qu’elle met chaque année à la disposition de notre pays pour la santé de nos concitoyens. La prise de cette note circulaire est d’autant plus incompréhensible, au regard de l’importance que revêt l’enseignement supérieur pour le Président de la République, qui dans le Programme d’Action du Gouvernement (PAG), a prévu le recrutement de 300 enseignants par an pour pallier l’insuffisance du personnel enseignant dans les UNB.

Quelle est la valeur ajoutée que représente pour l’Université un assistant recruté si celui-ci doit rester au même grade sans promotion académique comme le stipule cette circulaire ? Quelle motivation l’enseignant a dans un système dans lequel sa promotion est hypothétique ? Cette note circulaire, en limitant le nombre d’enseignants de rang A, met en péril la promotion de l’enseignement de qualité et produira un système pyramidal à base élargie formée principalement d’enseignants de rang B dont les conséquences seront :

-une insuffisance qualitative et quantitative d’enseignants pour assurer les charges horaires en cours théoriques ; pour le peu d’enseignants de rang A (MCA et

PT), il y aura une surcharge de travail avec ses corollaires sur leur état de santé et la qualité des enseignements qui seront délivrés ;

-une insuffisance qualitative et quantitative en production scientifique par manque de directeurs de recherche qui sont statutairement des enseignants de rang A ;

-un déficit dans l’encadrement hospitalier et la conduite des travaux pratiques pourtant essentiels dans la formation des agents de santé.

Le médecin, le pharmacien, le kinésithérapeute, l’assistant social, le nutritionniste clinicien, formés dans ces conditions, loin d’être compétitifs, ne pourront assumer pleinement leurs fonctions. Mesurons-nous l’impact sur la santé de nos populations ? Pour l’enseignant qui est ainsi privé de sa promotion académique dont il doit maintenant assurer entièrement la charge financière, la démotivation, la frustration vont le détourner de sa mission régalienne, celle de transmettre le savoir, le savoir-faire et le savoir-être. Pour les unités de formations médicales et paramédicales, c’est le déclassement, la perte de rayonnement scientifique par rapport aux autres établissements de même nature en Afrique et dans le monde. La fermeture de certaines filières de formation se profile déjà à l’horizon pour insuffisance qualitative et quantitative d’enseignants de rang A, conformément aux normes mondialement reconnues. C’est l’exemple des disciplines suivantes : Biochimie clinique, Hématologie, Immunologie, Endocrinologie-Métabolisme…

Pour les hôpitaux béninois notamment les centres universitaires, c’est le dépeuplement en praticiens hospitalo-universitaires qui sont pourtant ceux qui impulsent au sommet de la pyramide sanitaire les grandes évolutions en matière d’innovation technique et technologique au service de la santé.

Dans les instances régionales et internationales telles que le CAMES et autres institutions, nous partirons de la sous-représentation actuelle à la non représentation des praticiens hospitalo-universitaires béninois.

Dans cet environnement sans perspective, il y a non seulement un risque important que les enseignants (Assistants et MA) quittent le système, mais aussi et surtout qu’il y ait une crise de vocation qui va conduire à une absence totale d’intérêt chez les jeunes à embrasser la carrière hospitalo-universitaire. Il s’agit ni plus ni moins d’une apoptose (mort programmée) de l’enseignement supérieur en général et de la formation médicale et paramédicale en particulier. Les contrecoups pour le système de santé de notre pays seront des plus élevés. L’exil et la fuite des cerveaux, sera l’une des options qui s’offrent à l’enseignant qui sera reçu à bras ouverts par les autres universités dans cet environnement concurrentiel. Devant ce tableau sinistre, témoignant d’un recul de l’excellence et du risque de voir réduire le nombre de professionnels médicaux et paramédicaux formés, les enseignants de la Faculté des Sciences de la Santé de Cotonou tout en adhérant à la nécessité de réforme de l’enseignement supérieur pour le rendre plus efficient par l’ouverture de poste basée sur les besoins réellement exprimés, en appellent :

-à la clairvoyance du Gouvernement et de son chef, pour rapporter les dispositions de cette note circulaire afin de préserver la qualité de l’enseignement supérieur ;

-au professionnalisme du Conseil National de l’Education (CNE), pour assumer pleinement sa mission républicaine et ne pas donner sa caution à une mort programmée de l’enseignement supérieur publique au Bénin ;

-à la vigilance des organisations de la société civile et des syndicats afin de prendre la mesure des conséquences graves qui découleraient de la mise en œuvre des dispositions de cette circulaire pour l’état de complet bien être, physique, mental et social des populations béninoises et les invitent à user de toutes leurs influences pour faire rapporter ladite circulaire. Enfin, ils invitent, les organisations régionales et internationales, Organisation Ouest Africaine de la Santé (OOAS), Conseil Africain et Malgache pour l’Enseignement Supérieur (CAMES), Organisation Mondiale de la Santé (OMS), Organisation des Nations Unies pour la Science, la Culture et l’Education (UNESCO), à user de leur influence pour maintenir la promotion de l’excellence dans l’enseignement supérieur au Bénin notamment dans les formations médicales et paramédicales.

Fait à Cotonou, le 24/05/2019

Ont signé :

La Rédaction

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