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Bénin – Komi Koutché : « Nous sommes dans une posture de résistance. Il faut que nous libérions les otages politiques»

Dans un entretien réalisé par nos confrères de www.jeuneafrique.com, l’ancien ministre d’Etat Komi Koutché se prononce sur l’actualité politique. Lui qui, du fait d’un procès sur la demande de son extradition, a été en marge de l’actualité. Mais avec le verdict qui lui donne raison, il s’aligne dans la résistance.

Jeune Afrique : Vous avez quitté l’Espagne, mais restez poursuivi au Bénin pour plusieurs chefs d’accusation, dans le cadre d’une enquête sur votre gestion du Fonds national de micro-crédit. Sur le plan judiciaire, quelles sont vos voies de recours ?

Komi Koutché : Mes avocats s’en occupent. Je préfère ne pas dévoiler la suite. Je regrette simplement qu’un chef d’État ait choisi d’opter pour mener cette purge au sein de l’opposition. Quand j’ai recouvré la liberté, le premier sentiment que j’ai ressenti, c’est celui d’une grande détermination.

Depuis trois ans, au Bénin, on assiste au démantèlement systématique du système démocratique. L’un des axes de ce démantèlement est l’élimination des opposants par l’instrumentalisation de la justice, comme d’ailleurs le chef de l’État l’avait prophétisé lors de sa campagne.

En tant que figure de la scène politique, j’ai fait l’objet de ces poursuites politiques. Mais pour moi, ce qui m’est arrivé à Madrid est une chance. Une chance de montrer au monde ce qu’il se passe au Bénin. Je veux me battre pour que l’ordre démocratique que nous avons vénéré depuis 1990 puisse être restauré…

Vos adversaires politiques, Patrice Talon en tête, vous accusent notamment d’avoir instrumentalisé le Fonds de gestion de microfinances à des fins de clientélisme politique. Qu’en est-il ?

D’abord, je veux dire que Patrice Talon n’est pas mon « adversaire politique ». Il est le soleil qui se couche, je suis celui qui se lève… Je le dis de façon ferme. Nous ne sommes pas de la même génération. Chacun a sa trajectoire.

Ensuite, que le Fonds ait été utilisé de manière politique, ceux qui l’affirment n’ont qu’à en apporter des preuves. Il a été certifié ISO, et il n’y a jamais eu un seul prêt du fonds de microfinances qui n’ai pas été approuvé et émis dans les formes. Que l’on revienne, des années après, sur cette gestion, c’est bien la preuve qu’il s’agit de poursuites politiques.

Évoquons maintenant la situation politique. Dans son discours retransmis à la télévision, lundi, le président Patrice Talon a proposé d’engager un dialogue « franc » avec l’opposition. Considérez-vous cela comme une main tendue ? Si oui, seriez-vous prêt à la saisir ?

Dans les conditions normales, quand un chef d’État appelle au dialogue, ce devrait être pour gérer une crise d’intérêt national. Les citoyens devraient y croire. Mais trois ans de pratiques ont permis à tous les Béninois de savoir que les appels au dialogue de Patrice Talon ne sont en fait que des moyens qu’il s’offre pour gagner du temps, pour continuer à dérouler un plan dont lui seul a la maîtrise et le calendrier.

On nous parle de réformes et on fait comme si les Béninois avaient une aversion pour ces réformes. Mais que valent-elles lorsqu’elles contribuent à transformer l’État en une propriété privée, au service d’un individu ou d’un groupe d’individus ? Comment peut-il appeler à la paix, qui est notre vœu à tous, alors qu’il tente d’imposer aux Béninois un Parlement privé ?

Patrice Talon a aussi évoqué sa volonté de voir le Parlement faire une « relecture responsable » du Code électoral et de la Charte des partis politiques. N’est-ce pas un signe d’apaisement ?

Par son Parlement privé ? Allons… Comment une relecture responsable peut-elle se faire raisonnablement par une Assemblée monocolore ?

C’est la non-conformité des partis d’opposition – et notamment le FCBE – à la Charte et au nouveau Code électoral qui a été invoquée pour expliquer l’exclusion des partis d’opposition des législatives du 28 avril dernier. Tout est-il à jeter dans cette réforme ? 

Cette loi a été faite contre l’opposition. Patrice Talon a bien planifié le processus, avec l’objectif d’avoir un Parlement monocolore. Des partis existent depuis plus de dix ans, se sont coalisés, et à l’issue du processus, on conclut qu’il n’y a que les partis du chef de l’État qui sont conformes ? Ce n’est pas raisonnable !

Patrice Talon aurait dû laisser l’opposition aller aux élections, mais il a voulu avoir son Parlement privé, parce qu’il a un agenda privé, qui n’est pas celui du peuple.

Considérez-vous l’Assemblée élue comme légitime ?

J’ai du respect pour une partie des 83 personnes qui sont issues de ce processus, que je me refuse à qualifier d’élections législatives. À commencer par son président, Louis Vlavonou. Une partie d’entre eux sont des gens de valeur, mais on ne peut parler de « députés » de la 8e législature, car ils sont en réalité les membres du conseil d’administration de la société Bénin Talon S.A.

Ils ont accepté d’écrire une page lugubre de leur histoire, pour s’être introduits par effraction dans une Assemblée totalement illégitime, qu’aucun Béninois digne de ce nom ne saurait reconnaître. La mémoire collective retiendra qu’ils ont été illégitimement installés sur le sang de Béninois innocents, alors que j’en connais qui pouvaient se faire élire, dans le cadre d’une compétition politique saine.

Le taux de participation très faible (27 %, selon la Cour constitutionnelle) montre que les appels au boycott lancés par l’opposition ont été entendus. Le jour de scrutin, il y a aussi eu des heurts, et notamment à Banté, dans votre fief. Aviez-vous appelé vos partisans à perturber le scrutin ?

Je suis un partisan de la démocratie, et ceux qui me connaissent savent que je ne suis pas un va-t-en-guerre. La violence, on sait comment cela commence, pas comment cela se termine. Le principal acteur des troubles à l’ordre public, aujourd’hui, c’est le gouvernement, qui fait un passage en force pour imposer ce qu’il veut.

Oui, nous avons appelé au boycott. Mais vous vouliez que nous demandions à nos militants de voter pour qui ? C’est du bon sens ! Quant aux appels à la violence, je ne pense pas qu’un seul chef de l’opposition en ait lancés. En tout cas, je n’en ai, pour ma part, émis aucun.

Mais quand Thomas Boni Yayi a agité le risque de « guerre civile », le 4 mai dernier, n’était-ce pas, en creux, une menace à destination du pouvoir ?

Thomas Boni Yayi n’a pas appelé à la guerre civile… Un sage ne peut qu’attirer l’attention sur les dangers qui guettent le Bénin. Il a dirigé ce pays pendant dix ans, il connaît la sociologie et la psychologie des Béninois. Nous étions face à une situation de passage en force, avec un président qui appelait au dialogue pour gagner du temps. Les élections ont été organisées sous la surveillance des chars. Thomas Boni Yayi a simplement tiré la sonnette d’alarme.

Lorsque son domicile a été encerclé, que les gens se sont soulevés, c’est une unité d’élite de l’armée qui a été envoyée pour lancer un assaut. À la limite, vous envoyez la police pour les encadrer. Mais là, pour la première fois de l’histoire de notre démocratie, on a vu des militaires tirer sur la foule.

Depuis les années 1990, on peut compter le nombre de fois où des gaz lacrymogènes ont été tirés sur des manifestants. Aujourd’hui, on envoie l’armée pour tirer sur la population, et on ne peut pas même connaître le bilan exact de ces opérations, parce que les familles n’ont pas accès aux corps.

Aujourd’hui, le Bénin vit dans la peur. Beaucoup de jeunes ont quitté le pays, alors qu’ils peuvent apporter quelque chose au débat. Nous sommes face à un président qui n’est entouré que de courtisans. Je trouve par ailleurs gênant la trop grande fixation du débat sur le supposé duel « Yayi- Talon », que l’on tente de construire et qui détourne l’attention du vrai sujet : celui de la confiscation des libertés individuelles et du dévoiement de notre démocratie.

Quelle est la stratégie de l’opposition pour les mois à venir ?

Nous sommes entrés dans un système de parti-État. Nous sommes dans une posture de résistance. Il faut que nous libérions les otages politiques. Pas ceux qui sont arrêtés ou poursuivis dans les rangs de l’opposition – eux, ce sont des prisonniers politiques – , je parle des otages politiques, ceux qui sont dans l’entourage du chef de l’État, qui sont contraints de faire ce qu’on leur impose. Je sais qu’il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas d’accord, mais qui ne peuvent faire autrement. Nous devons renouer avec notre modèle démocratique.

Dans tous les cas, nous sommes des démocrates. Nous ne ferons rien en dehors des principes démocratiques. Mais il faut que Patrice Talon le sache : il n’est pas invincible. Si le Bénin est parvenu à arriver à bout d’un régime militaire qui a régné pendant dix-sept ans, pour finir par faire du général Mathieu Kérékou l’un des plus grands démocrates de notre époque, je pense que ce n’est pas un président – élu démocratiquement – , qui va pouvoir imposer durablement une dictature.

La Rédaction

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