Salamin Magazine
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Dans les couloirs de l’accession au pouvoir par Boni Yayi

*Mémoire du chaudron* (3)

Me Agbo avait visiblement du mal à placer un mot. Yayi qui déroulait avec nervosité son long chapelet de récriminations contre la presse nationale ne lui en laissait pas l’opportunité. Il était alors réduit à ponctuer les déclarations du président de “oui “…” exactement “…” absolument “… Je compris, par expérience, qu’il ne pourrait jamais placer une phrase entière si je ne l’y aidais pas. Alors je raclai légèrement la gorge en donnant l’impression d’avoir eu une illumination soudaine. Le président se tut momentanément. Ça ne ratait que rarement. Ce n’était pas scientifique, mais c’était l’une des nombreuses formules que j’avais fini par développer quand j’étais avec lui et que je tenais à l’interrompre et à placer un mot. Tous ceux qui ont déjà connu ces moments avec Yayi, savaient qu’on pouvait faire une heure avec lui sans jamais réussir à placer une phrase entière.

Je ne lui connaissais pourtant pas ce trait quand mes contacts avec lui devinrent quasiment quotidiennes à partir de la Saint-Sylvestre 2002 qu’il m’invita à passer avec lui à Tchaourou. Je connaissais déjà assez bien cette petite bourgade à une centaine de kilomètres de Parakou, pour y avoir passé certaines vacances scolaires de mon enfance, quand mon père y travaillait comme chauffeur du sous-préfet entre 1979 et 1982. Ce réveillon fut très sobre dans la petite chapelle protestante UEEB de Tchaourou où Yayi prononça un discours à l’endroit de ses “frères en Christ” à qui il déclara devoir son bilan et sa stabilité à la tête de la Boad. ” Sachez que je ne vous oublierai jamais “, avait-il conclu dans le vacarme d’applaudissements qui secoua la salle mal éclairée par quelques lampes Néon qui vacillaient au gré des quintes de toux régulières du petit groupe électrogènes qui geignait quelques mètres à l’écart. En vérité, le futur candidat à la présidentielle de 2006, testait ce soir-là, pour la première fois, ce style de discours sur un auditoire. Il ne l’abandonnera plus.

Mais ce Yayi-là était très différent de celui que nous découvrîmes au lendemain du 6 avril 2006. Il exerçait un tel sens de l’écoute, que pendant les longs voyages que j’effectuais à travers le pays chaque week-end, assis à côté de lui, sur la banquette arrière de sa Mercedes à immatriculation diplomatique, j’avais parfois le sentiment de me parler à moi-même. Il ne se fatiguait pas de m’écouter, me relançait sur tel ou tel sujet, se contentait parfois de dodeliner mollement de la tête. A part les grosses pontes de la télévision nationale, il me donna bien l’impression de connaître très bien Pépéripé et Édouard Loko. Sa connaissance des hommes des médias pourrait s’arrêter là si on ajoute l’un des frères Migan qui assurait la couverture médiatique de toutes les activités de la Boad au Bénin.

Lionel Agbo pu ainsi saisir enfin la parole puis, dans un style qu’il voulut chatoyant, mais qui jeta immédiatement le malaise dans la petite assistance, déclara : ” monsieur le président de la république, voici plusieurs mois que j’ai élaboré un document complet sur la stratégie de communication. Et je vous assure que si elle était mise en branle, toute la presse allait se discipliner. Mais, monsieur le président, il y a des gens qui n’avaient pas intérêt à ce que le document soit connu de vous”.
Voyant l’atmosphère s’alourdir, Yayi entreprit une diversion en se saisissant soudain de la télécommande qui traînait sur la table basse, puis actionna le volume de l’immense écran plasma installé dans une des encornures du bureau et qui , jusque-là fonctionnait en mode “Muet”. La télévision nationale diffusait, sans doute pour la énième fois, dans une de ses innombrables éditions siamoises de la matinée, sa descente de la veille sur le quartier Womey. Cette initiative produisit son effet. Me Agbo perdit la parole.
” Maître, embraya ensuite le président quelques secondes plus tard, je lirai bien votre document. Mais je veux aujourd’hui envoyer un message très clair aux journalistes. Je me fais insulter dès le lever du jour et tout le monde me conseille de me taire. Ce n’est plus possible. Ce sera désormais du tac au tac”

Connaissant déjà notre hostilité à une prise de parole officielle pour répondre à des parutions dont l’impact n’était visible nulle part, Yayi parlait désormais en ne regardant que Lionel Agbo. Celui-ci reprit inconsciemment son exercice de… “Oui”…” absolument “…” c’est normal “.
Maitre, conclu enfin le président, il faut que vous passiez à la télévision ce soir. Je sais que vous parlez très bien. Il faut que vous parliez une fois pour de bon à ces journalistes de ma part. S’il veulent la guerre, ce sera la guerre”
Il appuya plusieurs fois sur un petit bouton blanc. La gâchette de la porte de son secrétariat bourdonna; Yasmine déboula dans le bureau.
” Dites à Julien Akpaki de passer me voir à 17h. Je le reçois avec Maître Agbo”.

Nous fûmes tous congédiés sur ce verdict. Dans le couloir étroit qui nous conduisait hors de la zone présidentielle, nous marchâmes, silencieux, à queue-leu-leu. Me Agbo marqua un arrêt devant l’entrebâillement de la porte du bureau de Yasmine qui donnait sur le couloir pour, certainement, prendre des détails sur cette séance de travail à 17h avec le DG-Ortb et le président de la république. Son heure avait enfin sonné. Les journalistes l’entendraient ce soir….

Tiburce ADAGBE

La Rédaction

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