Salamin Magazine
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Entretien exclusif avec Sagbohan Danialou : « Dans le secteur de la culture, plus rien ne va »

C’est un entretien exclusif. L’homme-orchestre, le Hagbè national, Danialou Sagbohan accepte de se prêter à notre micro. Contrairement à ses habitudes. L’artiste musicien, percussionniste, auteur, compositeur revient, avec modestie, sur son parcours étoffé de gloire. Il parle également pour la première fois des maux qui minent le secteur culturel béninois, depuis l’installation de Ange N’koué à la tête du ministère en charge de la culture. Ça va mal, et Sagbohan ne marche pas les mots. Interview.

www.salamins.com : Quel est selon vous l’état actuel de la culture dans notre pays ?

Sagbohan Danialou : Moi, je suis très étonné parce que quand le président Talon était arrivé, un homme que je connaissais un peu, je me suis dit, c’est une chance pour les musiciens béninois et pour les artistes. Pourquoi ? Parce que le Président Patrice Talon est un musicien, il est un bassiste. Depuis le collège, il faisait la musique. Je me suis donc dit que nous avons enfin un président musicien à la tête de notre pays et que les artistes devraient se sentir bien. Mais je me rends compte que tout a été bloqué. Je ne sais pas si c’est parce qu’il est musicien que tout a été bloqué. Le Fonds d’aide à la culture est bloqué. Le Bubédra fait ce qu’il veut. Il n’y a plus rien qui marche. Je ne sais pas ce qui se passe actuellement. Dans le domaine de la culture, plus rien ne marche. Culturellement, musicalement, vraiment… rien.
Il y a quand même un acteur culturel à la tête du ministère de la culture. Ange N’koué a entamé un certain nombre de réformes.
Est-ce que N’koué est artiste ? Est-ce qu’il a été musicien. Je sais qu’il a été enseignant, du moins je l’ai appris, je ne le connaissais pas. Nous nous étions retrouvés en Belgique une fois ensemble. Mais, il y a quelque chose qui ne va pas. Sinon, on ne peut pas comprendre que le secteur culturel soit bloqué jusqu’à ce niveau aujourd’hui, plus d’un an après l’installation du nouveau gouvernement.

Vous vous plaignez par rapport au Bubédra. Est-ce que cela veut dire que la structure ne vous paie plus vos droits ?

Je ne parle pas pour moi. Moi, j’ai un niveau de travail dans ce pays. Je ne suis pas à mes débuts. Avant, je sais combien le Bubédra me reversait comme droits d’auteur en six mois. A part les frais de timbres, je sais combien me revenait au minimum pour l’ensemble de mes travaux pour ce pays. Mais, quand cette histoire est arrivée, depuis deux répartitions maintenant, je suis allé au Bubédra, on me parle de 66.000Fcfa, 69.000 Fcfa. Ce qui voudra dire que je suis à 10.000f/ mois environ pour l’ensemble de mes productions. Je dis, quelque chose ne va pas. C’est impossible, même si je ne produis plus rien. Non, ça ne va pas. Les travailleurs de certains secteurs se plaignent, mais ils n’ont qu’à venir dans le secteur culturel pour voir ce qui se passe.

Quelle partition chaque acteur devrait jouer aujourd’hui pour inverser la tendance ?

Je ne sais pas. Parce que, les acteurs de la culture, j’en ai connu. Ceux qui sont chargés des reformes actuellement dans le secteur, je les connais. J’ai même échangé avec eux pour contribuer à l’amélioration de la chose. Ils ont pris quelques-unes de mes idées, enfin je ne suis pas seul à leur proposer des idées. Mais, il me semble que les gens ne disent plus rien. On ne m’appelle plus, je n’ai plus eu de suite. Et, un silence total s’est installé. Je me pose toujours des questions sur ce qui bloque le développement de la culture chez moi.

Il y a aujourd’hui, une initiative de loi en cours. Un député qui, à travers une proposition de loi entend limiter les frais pour les obsèques. Qu’en pensez-vous ?

Est-ce qu’il a une famille ? S’il y en avait vraiment, il ne devrait pas dire ce qu’il dit. Il n’a pas de parents ou il serait encore petit quand ses parents mourraient… Cela n’engage que le député qui a initié une telle loi. Moi, je sais que dans ma famille, quand quelqu’un meurt, on fait des rituels. Pourquoi, aujourd’hui, les gens me sollicitent partout, c’est parce que je chante des chants de rituel.

Justement Hagbè, comment chanter les chants imprégnés dans la tradition et garder sa foi en Allah ?

Je suis né musulman. Mon père s’appelle Youssouf, ma mère Zeynab. Chez nous, tout le monde est musulman. C’est parce que, j’ai été un bon percussionniste depuis mon enfance. Ce qui a fait que j’ai vite maitrisé la musique traditionnelle avant même les cours primaires. Je jouais le ‘’Gankéké’’ (le gong en langue Xwla, langue maternelle de l’artiste) avec des parents. De sorte que très tôt, je suis rentré dans la musique Vodoun et je la maitrise parfaitement.

Quel est le plus éprouvant compromis que Sagbohan a dû faire pour continuer à chanter le Vodoun ?

J’ai fait un choix depuis les années 1966. J’étais à Cotonou un jour, au milieu de deux cousins, l’un était au lycée Coulibaly et l’autre au collège Victor Hugo, moi j’étais en section islamique. Je demandais à mes cousins ce que chacun d’eux allait devenir. L’un dit qu’il sera un commis de bureau, aujourd’hui, il est professeur à Cotonou. L’autre dit qu’il sera médecin, aujourd’hui est à la retraite. Mais, moi, je leur avais dit que je serai artiste, musicien utile à mon pays. Je me suis engagé depuis ce temps et nous y sommes jusqu’aujourd’hui.

Comment on fait pour trouver du temps de faire des collaborations avec d’autres artistes, et surtout les jeunes quand on a atteint le niveau de Sagbohan Danialou ?

J’ai un devoir, celui d’aider les jeunes à émerger, de les tenir par la main. Et, j’ai un droit, celui de dire à ceux qui ne sont pas respectueux de se corriger et à ceux qui ne font pas bien le travail aussi. Faire des featuring avec les jeunes, c’est tout ce que je peux leur donner. Le partage du ‘’feeling’’ c’est tout ce que je peux leur donner. Je l’ai fait avec Gbessi, avec notre frère, mon fils togolais King Mensah, avec Dibi Dobo, et je suis prêt à le faire avec bien d’autres encore.

Comment est-ce que Sagbohan entrevoit sa vie, sa carrière, dans 10 ou 20 ans ?

Que le Seigneur nous prête vie parce que nul ne peut prévoir le temps qu’il a à passer sur terre. Donc, je veux que le Seigneur m’accorde une longue vie. J’ai des projets que je ne voudrais pas dévoiler ici. Mais si j’ai toujours le souffle de vie, je vais déverser tout ce que j’ai encore en moi.

On peut donc espérer un prochain album de Sagbohan Danialou ?

Mais, pourquoi pas ? Le temps ne m’empêche pas de faire un nouvel album. J’y pense. Mais j’hésite un peu. A cause des pirates qui ne nous permettent pas de jouir des fruits de nos efforts. Imaginez à mon âge, je fais des prêts à la banque pour produire un album et la piraterie m’empêche de faire le retour…

Réalisé par Joël TOKPONOU

La Rédaction

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