Salamin Magazine
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Les coulisses de l’accession de Boni Yayi au pouvoir

*Mémoire du chaudron* ( 6)

Il devrait sonner 22h lorsque je pris congé du nouveau président de la république élu, Yayi Boni à Cadjehoun. C’était la seconde fois que j’obtenais un face à face avec lui depuis son élection. La première fois , c’était le soir de la proclamation des résultats du second tour. Le domicile était plongé dans un calme si inhabituel que je crus un moment que le maître des lieux était absent. Mais il était bien là, aussi seul dans son séjour. Un léger dispositif sécuritaire se mettait déjà en place, mais le soldat en faction au portail manquait encore d’assurance et n’avait pas encore la main assez autoritaire pour me bloquer le passage. Quand j’entrai dans le salon, je vis Yayi assis, tout frais, habillé d’une simple chemise et lisant une autobiographie de Abdoulaye Wade. Je me dirigeai vers lui en murmurant un timide “félicitation monsieur le président”, comme si j’attendais encore une autre preuve de son élection. ” Tiburce “, répondit-il en me tendant mollement sa main que je remuai énergétiquement. J’eus immédiatement un flash après ce geste. Je crois que je venais de faire une bêtise. C’était à lui de remuer ma main. Ce genre d’erreur coûtera la disgrâce à tant de personnes pendant les dix années suivantes.

Ce soir, je comprenais mal ce qui arrivait. Yayi et moi avions passé près de deux heures à jouer au chat et à la souris. Il changeait prestement de sujet chaque fois que j’abordais les perspectives d’après victoire. Son premier gouvernement était déjà connu. Quant à son cabinet civile, les choses semblaient piétiner. Après la nomination de Ahmed Akobi à la direction du cabinet civile, Nicaise Fagnon et Jonas Gbian avaient pris bureau à la présidence sur ses instructions, mais aucune nomination officielle n’était encore intervenue pour officialiser le statut de ces deux derniers.

Les premiers jours d’après victoire sont souvent très malaisés pour ceux qui ont joué un rôle ostentatoire dans la victoire d’un président de la république. Il leur faut pouvoir expliquer, au quotidien, à tous ceux qui les ont vu évoluer durant la rude bataille électorale, les raisons de leur absence dans les premières nominations. Exercice hautement agaçant, surtout qu’après la victoire, ils ne tiennent plus solidement aucune corde.

Sur la petite véranda donnant accès au séjour, je vis le garde du corps principal, un peu perdu dans ses méditations. C’est bien lui qui m’avait facilité le rendez-vous et qui m’avait introduit. C’est avec lui que, depuis plus de trois ans, nous avions parcouru le pays dans tous les sens en compagnie du prétendant au fauteuil présidentiel. Aujourd’hui le fruit est mûr, mais un orage d’un genre inconnu couvait à l’horizon.

Je l’entraînai par la main jusqu’au portail pour lui faire le point des deux heures stériles que je venais de passer avec le président. ” Il me demande d’aller voir Guidibi ” lui dis-je, excédé. Il lâcha un bref soupir d’impuissance, puis au bout d’un moment de silence, me demanda ce que je comptais faire. ” Je rentre directement chez moi”, lui répondis-je. ” Tu ne perds rien à faire comme il te l’a dit”, temporisa-t-il, avant de me confier sur le ton de la confidence: ” Ça tombe d’ailleurs bien. Guidibi doit être actuellement dans la maison en face. C’est chez sa belle-mère. La voiture allemande stationnée devant le portail est la sienne. Je te conseille de faire profil bas et d’aller l’écouter. Tu pourras ensuite apprécier”. Il profita pour me confia une ou deux “top infos” qui me montrèrent que les carottes étaient totalement cuites. C’est que le père Guidibi, sollicité par le nouvel élu pour gérer la chasse aux bonnes têtes, n’alla pas loin chercher son premier trophée : son propre fils…! Il lui arrangea rapidement une série de rencontres avec Yayi à l’issue desquelle ce dernier sortait totalement bluffé. Il fallait dorénavant faire avec.

Franchir cette ruelle cabossée qui me séparait de cette maison où se trouvait Edgard, fut pour moi l’une des plus terribles épreuves de brisement dont j’ai souvenance. Je poussai le petit portillon vert puis pénétrai dans la petite cour encore animée à cette heure. J’aperçus Edgard Guidibi dont les rondeurs étaient reconnaissables entre mille. Il faisait des petits va-et-viens dans la demi-obscurité. En m’approchant de plus près, je remarquai des écouteurs dans ses oreilles. Il était au téléphone. Je lui fis un signe un peu confus et il me tendit directement la main tout en continuant sa conversation téléphonique. Il enchaina avec un geste du pouce qui signifiait qu’il me demandait de patienter.
L’attente ne dura pas longtemps. Aussitôt libéré de ses écouteurs, il me retendit plus franchement la main et se présenta: ” Edgard Guidibi “, ” Tiburce Adagbè”, répondis-je. “Le président me demande de te voir”, enchaînai-je. ” Ok je vois. Vous devez certainement faire partie de mon équipe de communication “, dit-il, avant d’enchaîner innocemment : ” Je travaille depuis trois jours sur l’architecture générale de la cellule de communication du président de la république dont j’ai la charge. Je suis encore à l’étape de la définition des profils. Tu fais quoi exactement ? “, ” Journaliste ” répondis-je sèchement. Puis sans perdre son naturel, il me dit qu’il aurait certainement besoin d’un profil comme le mien et qu’il attendait mon curriculum vitæ pour le lendemain.

En ressortant de la maison, toute la scène de notre première rencontre dans le bureau de Charles à Atinkanmey me revint à l’esprit. Mais encore plus, sa question presque fatale ” votre gars a-t-il les moyens de ses ambitions ? “.

Mais je dois à la vérité de reconnaître qu’il avait posé sa question au bon moment. Et il l’avait posée juste. Car en 2005, à un an de la présidentielle, notre machine était grippée, inopérationnelle. Le problème ? Il n’y avait pas d’argent. Yayi avait beau jouer avec le temps en repoussant toujours à plus tard le moment de sortir le nerf de la guerre, je compris très vite qu’il était loin d’avoir les moyens financiers de la bataille qui s’annonçait. Et je pense d’ailleurs que Charles Toko aussi s’en était rapidement aperçu. Mais lui et moi n’en discutions jamais, peut-être par pudeur. Les mécènes qui s’étaient annoncés, se faisaient de plus en plus désirer, surtout avec le regain d’activité des tenants du courant favorable à la révision de la constitution pour le maintien du Général Mathieu Kerekou au pouvoir.

Cette conjoncture profita à un personnage comme Razaki Baba-Tunde Olofindji, plus couramment connu sous le nom de Tunde. Celui-ci prit une importance soudaine par la floraison des titres généralement douteux qu’il faisait placer chaque jour à la Une des journaux ” Le Challenge ” et ” Djakpata”. Tunde était en effet un homme irascible, peu enclin à une quelconque ouverture d’esprit. Dès qu’il avait une idée, elle devenait définitive pour autant que les moyens de sa mise en oeuvre devait venir de sa bourse. Alors nous découvrions chaque matin, avec impuissance, des titres bonbon comme “Yayi Boni, l’homme populaire” à la Une des journaux. Un encart sur les cahiers “Le papillon” n’était, bien entendu, jamais loin des articles. Le plus insupportable pour moi, c’est cet appel que je pouvais parfois recevoir vers la mi-journée de la part de Tunde et au bout duquel je devais le féliciter pour la brillance de ses titrailles. C’est dire à quel point la situation, à un moment donné, paraissait désespéré. Et c’était justement en ce moment précis que Edgard nous infligea sa féroce question : ” votre gars a-t-il les moyens de ses ambitions ? “.

Puis un soir d’Août 2005, Charles me téléphona, très enthousiaste : ” Tiburce, on a gagné. C’est plié. Patrice est rentré dans la danse “. ” C’est qui Patrice ?”, lui demandai-je. ” Tu ne connais pas Patrice Talon? Viens…viens…viens ! Je suis au bureau “…

Tiburce ADAGBE
( La suite est tributaire de l’inspiration😊)

*Tibo/Breaking News*

La Rédaction

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