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Talon : «… La revanche fait partie des paramètres politiques» Couao Zotti : « … Le mandat unique était un engagement personnel… » Carlos : « Le chantier Bénin ne se réduit pas à la révision… »

 

Au Bénin, un an après son élection, le président Patrice Talon vient d’essuyer un revers politique. Il voulait mettre en place un mandat unique, mais mardi dernier, son projet de révision constitutionnelle a été rejeté par le Parlement. Patrice Talon va-t-il tout de même quitter le pouvoir en 2021, comme il l’avait promis lors de la campagne de l’an dernier ?*

 

 

 

 

*RFI : Est-ce que vous êtes surpris par le rejet de votre projet de révision constitutionnelle?*

 

Patrice Talon : Certes, je suis un peu surpris. Mais les évènements de ces derniers temps auxquels RFI a largement contribué, je ne veux parler de l’intoxication, justifient bien ce qui s’est passé. Mais j’ai pris acte de cela, en bon démocrate.

 

*Dans votre projet, il y avait la mise en place d’un mandat unique. C’était votre promesse de campagne. Mais aussi l’interdiction de toute garde à vue ou détention pour le chef de l’Etat ou les ministres en fonction. Certains y ont vu une prime à l’impunité…*

 

Vous parlez justement de quelque chose qui a arrêté mon attention dans ce que RFI a pu diffuser depuis une dizaine de jours au sujet de ce projet de révision. En effet, RFI a affirmé, sans précaution, que mon projet de révision prévoyait, comme vous venez de le dire, l’instauration d’une immunité politique et judiciaire au profit des membres du gouvernement, pendant leurs fonctions et après leurs fonctions.

 

Ce dont m’accuse RFI depuis bientôt une semaine, c’est exactement ce qui figure déjà dans la Constitution présentement et que je dénonce, que je condamne. C’est plutôt moi qui propose dans le projet de révision que j’ai soumis au Parlement de supprimer l’immunité dès la fin de fonction des membres du gouvernement afin que ceux-ci puissent répondre de leurs actes devant les tribunaux ordinaires.

 

Donc l’immunité qui a cours actuellement dans la Constitution, je prévois que l’on puisse la maintenir pendant que le gouvernement est en fonction, pendant que les ministres sont en fonction, pendant que le chef d’Etat est en fonction. Mais une fois qu’ils ont fini, les ministres au moins doivent pouvoir répondre de leurs actes devant n’importe quel tribunal ordinaire sans qu’il soit nécessaire que le Parlement lève leur immunité.

 

J’ai toutefois rajouté quand même comme précaution, et anti-tracasserie, que les anciens ministres qui seraient poursuivis au titre de ce qu’ils ont pu faire au cours de leur mandat, que ceux-ci ne puissent faire l’objet de détention préventive ou de garde à vue, pour éviter qu’on les emprisonne sans jugement au titre de représailles politiques parce que ce sont des choses qui sont possibles.

 

Quelqu’un qui est Premier ministre, il y a un changement de régime, même s’il n’a rien fait, on le convoque, on le met en garde à vue, on le met en prison à titre préventif. Et en fin de compte, au jugement, il se révèle qu’il n’a rien fait et qu’il aurait passé des mois, des années en prison. Donc la seule précaution qu’on a rajoutée, on ne doit pas pouvoir les détenir préventivement ou les garder à vue au titre de représailles politiques. C’est une précaution pour éviter des représailles.

 

 

A la télévision béninoise samedi soir, vous avez dit à propos des 22 députés qui ont voté contre votre projet : « Ce ne sont pas des réticences rationnelles, mais ce sont des réticences politiques ». Est-ce qu’il s’agit de règlements de compte ?

 

 

Mais non, en politique, il n’y a pas de règlements de compte. Ceux qui n’ont pas intérêt à ce que je réussisse, à ce que mon projet réussisse, ont intérêt à faire blocage. Ce qui est bon pour un camp est toujours mauvais pour l’autre camp.

 

Est-ce que vous pensez au camp de l’ancien président Boni Yayi, au camp de l’ancien président Soglo. Est-ce qu’ils veulent prendre leur revanche sur vous ?*

 

Ils ont ouvertement appelé à voter contre sans arguments. Tout le monde sait qu’il y a des choses qui ne vont pas, des choses qui méritent d’être réformées, d’être révisées, d’être amendées. C’est un vote de refus d’impartialité. On n’examine pas, non, ce n’est pas la peine. Point barre. C’est un vote politique tout simplement, ils devraient l’examiner. Tout le monde dit au Bénin, tout le monde sait que ce n’est pas un projet de révision opportuniste. Non, on n’a pas qualifié ce projet de révision tendant à me faire rester au pouvoir. Je propose un mandat unique. Je propose qu’il n’y ait pas de renouvellement. J’ai dit que cela s’appliquerait à moi-même, dès maintenant.

 

Vous dites : « c’est un vote politique ». C’est donc un vote de revanche ?

 

Oui, en politique, la revanche fait partie des paramètres politiques.

 

Puis il y a eu des défections dans votre propre camp. C’est le cas de votre ministre de la Défense, Candide Azannaï, qui a démissionné, et dont le suppléant a voté contre votre projet. C’est une trahison ?

 

En politique, on ne part jamais avec une même équipe éternellement. J’en ai éprouvé une certaine tristesse parce que bon, c’est un ami monsieur Azannaï. Mais je ne souhaite pas en parler davantage.

 

A votre arrivée au pouvoir, vous avez lancé le Programme d’action du gouvernement, le PAG. Mais les résultats se font attendre et votre échec au Parlement, est-ce que ce n’est pas aussi à cause de ce mécontentement social ?

 

Mais ce n’est pas le peuple qui a voté au Parlement et qui a refusé d’examiner le projet de révision. J’ai proposé qu’il soit mis fin à la possibilité de renouvellement de mandat du président de la République. Et ça commencerait par moi. J’ai proposé que le président de la République, à commencer par moi, ne nomme plus les membres de la Cour constitutionnelle, qu’il ne nomme plus le président de la Cour suprême, qu’il ne siège plus au Conseil supérieur de la magistrature. Et c’est étonnant qu’on refuse d’examiner un tel projet de réforme qui est assez novateur pour un pays d’Afrique.

 

Puisque vous dites que c’est un blocage de la part de vos adversaires politiques, et non pas du peuple, est-ce que désormais vous allez vous tourner vers le peuple ? Est-ce que vous allez le consulter par référendum ?

 

Malheureusement, non, ce n’est pas possible. Au Bénin, notre Constitution ne permet pas qu’on aille au référendum sans un vote préalable du Parlement, aux trois quarts.

 

Donc il n’y aura pas de révision de la Constitution du Bénin avant le terme de votre mandat, c’est-à-dire avant 2021 ?

 

Mais oui, il n’y aura pas de révision parce que le Parlement refuse même d’aller au référendum.

 

Du coup, puisque les députés vous refusent ce mandat unique, est-ce que vous allez vous représenter en 2021 ?

 

 

Ce qu’il faut noter, c’est que j’ai une proposition qui n’est pas passée. Je m’incline. J’accepte, c’est vrai avec beaucoup de tristesse, mais sans amertume. Ceci dit, ma proposition n’est pas passée, je ne veux pas m’extirper de ce qui est la règle générale. Donc j’aviserai en 2021, je verrai bien ce que je ferai.

 

 

En fait, votre message à vos adversaires politiques, c’est : « d’accord, vous me faites reculer sur le mandat unique, mais du coup, vous aurez peut-être Patrice Talon au pouvoir pendant deux mandats, c’est-à-dire pendant dix ans » ?

 

(rires) Ce sera le revers de la médaille ou bien le change que je leur ferai, pourquoi pas ? Cela m’amuserait même, bien que ce soit triste. Mais ce qui est sûr aujourd’hui, pour moi, c’est que 2021 c’est loin. Ça devient une affaire personnelle, ce n’est plus une affaire de réforme. Je verrai bien ce que je ferai.

Par Christophe Boisbouvier

 

 

 

OPINION DE FLORENT COUAO ZOTTI

Patrice Talon et l’horizon 2021

 

On l’a senti amer. On l’a senti touché. En écoutant Patrice Talon pendant les deux heures qu’a durée l’émission « A bâtons rompus » de l’ORTB, j’ai eu le sentiment qu’il porte encore en lui, sans pouvoir les masquer, les ressentis, les émotions – l’exaspération surtout – suscités par la dernière actualité politique du pays : le rejet, par l’Assemblée Nationale, du projet de révision de la constitution.

 

Réforme-phare de son action et qui lui aurait permis sans doute d’appliquer le mandat unique, ce projet a laissé dans l’opinion des impressions mêlées, des controverses si ce n’est de la colère. A l’entendre, il semble que des mains habiles en auraient rajouté au texte pour en faire un épouvantail, un monstre destiné à susciter le mépris et la détestation des Béninois. Plus d’une fois, le mot « intoxication » a été utilisé. Mais, à considérer que ce fut tel, qui sont les auteurs d’une telle cabale ? Comment ont-ils réussi à corrompre un texte aussi complexe que la constitution et à le faire admettre à tous,  y compris au parlement ?

 

Autre chose qui frappe: le sentiment fort chevillé chez le Président que le peuple vit une misère indicible. Une misère déjà prégnante dans le tissu social depuis des décennies et contre laquelle, dit-il « il est venu lutter », mais que les lenteurs – et dont on ne connait pas forcément les raisons – rendent difficile à combattre. Il n’exclut pas de redéfinir les priorités du Programme d’Action du Gouvernement (PAG), déclasser l’ordre des champs d’intervention pour hisser le social comme une urgence première. Le panier de la ménagère,  symbole du pouvoir d’achat du plus grand nombre, a besoin d’être meublé des produits de première nécessité, à défaut d’en être remplis.

 

L’autre déclaration qui soulève autant de commentaires que d’interrogations,  c’est le rendez-vous pris avec les Béninois en 2021. « En temps opportun, j’aviserai », a-t-il précisé. Jusque-là, le projet de mandat unique était demeuré un engagement personnel que Patrice Talon s’était promis de respecter. Il n’était, ni lié à un projet de constitution, ni lié à une condionnalité particulière. Depuis le 8 avril, ce principe, s’il n’est pas caduc, devient inopérant, du moins, sujet à caution. Certains y voient déjà le signe d’une nouvelle candidature pour les échéances prochaines. D’autres prédisent même pour ses collaborateurs, ABT et PIK notamment, la fin de leurs ambitions présidentielles. Car, compétiteur né, Patrice Talon ne peut jamais se risquer dans cette aventure sans s’entourer d’un minimum de garantie de succès. Mais il se verrait dans l’obligation de se comporter contre-nature, c’est-à-dire, d’appliquer les mêmes recettes décriées sous Yayi et qu’il souhaitait voir supprimer dans la nouvelle mouture de la constitution: la pré-campagne permanente, la propagande constante, ce conditionnement psychologique et  psychique de l’électorat jusqu’aux échéances présidentielles.

 

Cependant, cette perspective est soumise à une condition, une seule : la réussite de son mandat actuel. Il signifie que, malgré les sentiments peu amènes que ses compatriotes manifestent actuellement à son endroit, Patrice Talon doit redonner sourire et espoir aux Béninois. Cela passe par la restauration du panier de la ménagère, l’éradication de la pauvreté, la création d’emplois pour absorber les diplômés sans emplois, l’assainissement du cadre de vie, bref, l’application sans délais des mesures contenues dans le PAG. C’est dire qu’il lui faut, à Patrice Talon, faire un sans-faute jusqu’aux prochaines présidentielles. Et surtout faire oublier tous les reproches à lui faits aujourd’hui et qui nourrissent la rancœur des déçus de la Rupture.

 

Il paraît que les peuples se ressemblent et qu’ils peuvent, volontairement souffrir d’amnésie, pour peu qu’on leur jette en pâture la dinde en remplacement du pain qu’on leur a promis. Mais le Bénin est particulier. Pays de paradoxes, pays où tout ne se passe pas comme le prévoient les officines politiques, il a définitivement adopté la culture de l’inédit comme seule issue aux élaborations les plus sophistiquées. Et pour le Bénin de 2021, les choses s’annoncent encore plus compliquées.

 

 

Florent COUAO-ZOTTI

 

 

OPINION DE JEROME CARLOS

 

Si la graine ne meurt pas…*

Déçu. Le Chef de l’Etat, Patrice Talon l’est. Il n’aura pas réussi à faire passer l’un de ses projets phare : la révision de la Constitution. Découragé ? Il n’en a pas le droit. Le chantier Bénin ne se réduit pas à la révision d’une Constitution. Il y a tant à faire sur ce chantier que si le présent est brumeux, on n’a pas de raison de ne pas engager l’avenir. A la nuit la plus ténébreuse succède toujours une aube radieuse.

Que va faire le Chef de l’Etat ? Il pourrait aller dans trois directions où le devoir l’appelle. Ce serait la manière la plus constructive de donner la réplique à l’adversité. Ce serait la manière la plus positive de tirer le meilleur de l’épreuve. “Nul, a-t-on dit, ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert”. Ce à quoi répondent les Ecritures saintes : “Si la graine ne meurt pas, elle reste seule, si elle meurt, elle porte beaucoup de fruits”Jean 12. 24

Le Chef de l’Etat doit davantage se rendre présent au pays, se rendre présent à son peuple. En l’an I de la gouvernance Patrice Talon, les Béninois ont eu davantage affaire avec un Président distant, à la limite secret. C’est vrai, le Président n’est pas un copain. C’est vrai, la loi en fait une institution. Mais tout de même. C’est aux mains d’un humain que le peuple souverain a confié les rênes du pays. Les relations du peuple à son chef, malgré tout et en dépit de tout, ne peuvent être de l’ordre de celles du berger à son troupeau. Le chef doit se rendre plus visible et plus lisible. Le chef doit bouger tant à l’intérieur de son pays qu’à l’extérieur. Il lui faut découvrir le peuple du Bénin profond. Il doit sentir battre le cœur collectif des Béninois. Qu’ils soient dans les villes ou dans les campagnes, en entreprise ou au champ, dans les quartiers résidentiels ou dans les ghettos. Le chef doit souvent rencontrer la presse de son pays, donnant ainsi une prime à la proximité. On n’est jamais si bien servi que par soi-même.

La deuxième direction que devrait prendre le Chef de l’Etat :   revoir sa communication. Qu’on ne nous dise pas que c’est lui qui a édicté les règles de ce qui a pris le nom barbare de “Normo-communication”. Disons-le sans détour : c’est un échec. On a isolé dans une bulle le chef et ses premiers collaborateurs que sont ses ministres. Aussi ne sait-on plus comment va le pays. Aussi ignore-t-on les initiatives qui se prennent au nom et pour le bonheur du peuple. Les décisions tombent du ciel comme des ordres impératifs. Les réseaux sociaux sont devenus le tableau d’affichage du gouvernement. On ne prend plus la peine d’expliquer les choses, de les soumettre à débats, de susciter autour le consensus le plus large pour une participation effective du plus grand nombre. On ne sait même plus rédiger un communiqué de presse pour informer de l’absence du chef de l’Etat du territoire national. Au cas où on l’ignorerait, c’est sur le terrain de la communication que tout se gagne ou que tout se perd. C’est clair comme de l’eau de roche. Nous ne réinventerons pas la roue.

La troisième et dernière direction à prendre, c’est celle du social. Car il est impérieux de soulager le fardeau quotidien de la majorité des Béninois. Ceux-ci ploient sous le poids d’une misère galopante qu’ils ne savent plus dissimuler. Attention : des concitoyens plus qu’honorables sont désormais obligés et contraints de mendier à visage découvert. C’est une alerte. Elle n’est pas à minorer. Elle n’est pas à ignorer. Et ce n’est là que le côté jardin de la nécessité. Que dire de la misère côté cour ? Ce qu’on ne voit pas n’est pas forcément invisible. Ce qu’on n’entend pas parle et signifie souvent plus que ce qui se fait parfaitement audible. Quand sur les ondes de nos radios, des Béninois, en chœur, disent “Nous avons faim” “Nous voulons manger trois fois par jour”, évitons d’y voir une plaisanterie, une farce.

Voilà notre part de vérité. Nous sommes et demeurons résolument optimiste. Peut-il en être autrement ? Le Bénin n’est pas un désert d’espérance.  La pensée positive nous l’a enseigné : “l’espoir est la matière première du succès”.

Jérôme Carlos

La chronique du 11 avril 2017

 

La Rédaction

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