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Publication de roman du jeune doctorant Jean Patrice Dako : « Les Rescapés de l’Indifférence », sillons de pamphlets et gage d’ingéniosités littéraires

Publié en mai dernier aux éditions Plurielles, le roman de Jean-Patrice DAKO, Doctorant en lettres en France, retrace dans un style littéraire particulier et sobre, l’histoire de plusieurs personnages rescapés de situations très émouvantes.

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« L’humanité devra mettre un terme à la guerre, ou la guerre mettra un terme à l’humanité ». Disait le président John Fitzgerald Kennedy. L’incipit avant-gardiste de ce roman nous donne la primeur des récits très acerbes et réalistes d’un monde déchiré, enclin à un imminent déclin si aucune action n’est faite de la part des peuples en conflits et de la part des oligarques qui manifestent graduellement un effroyable cynisme à l’égard du monde. En effet, le roman Les Rescapés de l’Indifférence, retrace en 222 pages, différentes mésaventures de plusieurs enfants rescapés de guerre, de maltraitance, de terrorisme et bien d’autres vécus très choquants en Afrique en particulier. Ce roman subdivisé en vingt-et-un soupirs (chapitres) est un grenier de plusieurs récits autobiographiques principalement d’enfants subsahariens qui se sont rencontrés dans un camp de réfugiés.

Suspens, récits enchâssés, mise en abyme : ossatures du chaos d’une guerre

L’ossature artistique de Les Rescapés de l’Indifférence semble être à l’image de la guerre qui étant aussi un tohu-bohu d’évènements dramatiques. D’ailleurs, le narrateur avise les lecteurs dans le prologue du roman à travers ces lignes : « J’aurais bien aimé que ce fichu bouquin ne tombe jamais dans les mains d’une âme candide…Je réalise, je rafistole les temps, les lieux et surtout les restes d’humanité. Je torture par des mots lapidaires afin de vous transposer cette réalité telle qu’elle est, sibylline avec ses maux… ». Tout porte à croire aussi que ce roman est un assemblage de nouvelles, sinon d’une avalanche de mésaventures similaires avec des narrations enchâssées, mise en abyme comme celui du personnage Michael qui débute le roman par son vécu tragique face à Ebola. Cette épidémie dont ont été victimes plusieurs de ses proches et toute sa famille comme l’effroyable fin de sa petite sœur Lovely. Au troisième soupir, s’en suit à la page 37 le récit du gamin Digbé, rescapés de la crise post-électorale récente de la Côte-d’Ivoire qui très vite sera mis en suspens par les histoires de madame Louise, l’humanitaire du HCR qui symbolise un nouvel amour maternel pour ces gamins désemparés. Au septième soupir, à la page 77, c’est au tour de Kossivi, un enfant miraculé de la crise post-électorale de 2005 au Togo, de raconter son vécu. Son récit sera aussi renforcé par ceux de son ami Bétonnier, de sa sœur et de son amie. Au Seizième soupir, débute à la page 163 le récit du gamin Abdoulaye qui de même exposa son vécu des atrocités la guerre qui a décimé sa famille, divisé son pays en deux clans ennemis. Au vingt-et-unième soupir, à la page 201, l’auteur poursuit son œuvre en donnant la parole au petit Karimou qui commença son histoire sur la mort tragique de son père au Centre National Hospitalier Universitaire de Cotonou, s’en suit d’autres mésaventures du môme Karimou.
Au dernier paragraphe de Les Rescapés de l’Indifférence, l’œuvre révèle toute son ingéniosité, sa créativité littéraire avec un sens profond philosophique, car le lecteur se voit plongé dans un suspens fascinant quand il se rend compte que tous ces récits n’ont qu’un seul et unique narrateur principal Digbé qui rapporte tous les vécus précités à sa famille dans un monde futur. Ce suspens et questionnements semblent présager l’espoir, un monde meilleur à ces enfants déchirés par la guerre et l’inhumanité. Le suspens s’accroit encore quand le lecteur découvre qu’aucune des histoires n’est achevée et qu’il restera beaucoup à écrire, à dire de la vie de ces petits personnages du roman. Tout cela induirait presque tout lecteur à un exercice de relecture minutieuse afin de déceler tous les nœuds du roman qui semblent exposer aussi l’image des récits de contes sous l’arbre à palabre à l’africaine et une possible adaptation théâtrale.

Un roman de sermons, de métalepses, d’intertextualités littéraires, et des marques de l’oralité africaine.

Le roman de Jean-Patrice Dako est imprégné de plusieurs marques de l’oralité africaine, non seulement par son style, ses discours et focalisations mais aussi par sa configuration en vingt-et-un soupirs qui transposent d’ailleurs l’essoufflement des humains face à l’horreur des guerres. Cette subdivision semble corroborer ces phrases du narrateur principal : « Si la parole est un œuf, ma plume l’éclora, car nous n’étions plus des gamins, nous ne le serons plus jamais d’ailleurs… » p 11. Cette évidence semble consacrer le symbolisme de l’œuf qui dans la plupart des sociétés à forte oralité africaine, représente un trésor très prisé qu’il faut préserver et garder avec respect. Tout comme la fragilité d’un œuf, toute parole mérite réflexion avant d’être dite, avant d’être donnée car elle porte en elle la vie et toute existence possible autant que l’œuf d’une poule qui éclora au vingt-et-unième jour (soupir) pour donner vie, une existence avec ses différentes péripéties possibles. Par ailleurs, le symbolisme de la création que représentent la parole ou l’œuf corrobore la thèse de certaines sociétés orales qui considèrent la parole comme étant une figure ou force divine. Cette conception philosophique est fortement ancrée dans un autre registre comme celui du Christianisme : « Au commencement était la parole, et la parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Elle était au commencement avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes ». Jean 1 : 1-4, version Louis Segond, 1910.
Les Rescapés de l’Indifférence de Jean-Patrice Dako est aussi fortement jonché de métalepses littéraires et des critiques de la société en particulier des pouvoirs politiques: « Mais j’étais aussi enflammé de rage…Ils s’en moquent, ils ne veulent rien que le pouvoir et l’argent qu’il procure. Tant pis ! Ils sont prêts à diriger un peuple sans âme, car leurs armes sont aussi voraces que leurs ventres boulimiques…nous sommes complices de leurs paris assoiffés du fauteuil Président-Roi. Malheur à ces hommes ventripotents du gâteau de Berlin qui ont tiré dans l’ombre les ficelles de cette guerre qui m’a fait orphelin…J’ai appris que quand on parle ainsi on devient une cible, le grand caillou dans le soulier des fauves humains à l’ère du capitalisme infernal… », pp. 64, 65, 66. Le roman présente aussi d’énormes richesses stylistiques comme ces phrases nominales : « Sommeil. Faim. Hum… » p. 38 Ou encore : « Honte. Peur. Faim…Crainte. Doute. Faim ». p39 ; « Désespoirs. Prières. Lueur de courage. Courage. Hélas ! Désespoir ! » P.60.
L’oralité s’imprègne autrement dans le roman à travers plusieurs marques d’interférences linguistiques comme ces quelques phases dans les langues locales : « – Mi gavon, Ata Yésu ountô la houn mon nami…Ehoun émon nan mi tchan vô » p. 81. Les intertextualités littéraires très présentes dans le roman viennent certifier la richesse littéraire de l’œuvre comme ces quelques lignes à page 124 qui font références au roman l’Enfant Noir de Camara Laye, au poème ‘’Femme Noire’’ de Léopold Sédar Senghor et bien d’autres : « Je ne veux plus aller à leur école, Seigneur je suis fatigué …Bien que je sois toujours fier d’être un ‘’négro’’, je n’ai jamais voulu être un enfant noir qui tournerait autour de la case de son père…C’est d’aller à l’école comme ce grand poète romantique nègre qui aimait les savanes frémissantes et les courbes envoûtantes de femmes noires… ».
En revanche, Les rescapés de l’Indifférence semble commettre un péché capital en ne dépeignant que les aspects infernaux des sociétés africaines, réconfortant ainsi les idées préconçues émises sur le continent comme étant un monde d’épidémies, de guerres, de pauvreté et tant d’autres atrocités existentielles. Car, l’Afrique est aussi un monde de danses, d’euphories, de vies, et d’espoirs ! Par ailleurs, la narration au futur donne la primeur d’un avenir meilleur, de récits plus gais dans les suites des récits inachevés qui ne seraient peut-être que le début d’une trilogie romanesque comme l’indiquent ces vers suivants à la page 67 et l’épilogue du roman à la page 122: « Oui, je crois bien qu’ils savent que la guerre – cette hydre infernale – quand elle nous happe, on en devient fou ! Oui fou, sans foi, ni loi ! Et qu’un fou ne peut conter une histoire ni de façon linéaire, ni aller à son terme, comme s’il pouvait avoir une fin à la tragédie humaine… ». Tout cela auréole le roman de Jean-Patrice Dako d’une grande richesse littéraire et lui confère sans nul doute, une originalité littéraire à analyser avec minutie dans l’avenir.
« Viens Amour ! Règne, vivifie-nous d’espoir !
Viens inonder à jamais le monde !
Viens, sois le Dieu de cette terre ronde !
Viens nous abreuver de ta source féconde,
de ta joie profonde.
Viens, comble-nous de rires, de danses,
Car nos cœurs sont meurtris de souffrance !
Règne dans nos prisons, nos hôpitaux.
Guéris-nous de notre Ego !
Ainsi le monde sera plus beau,
Plus radieux sera l’avenir,
Et plus joyeux seront nos sourires ».

La Rédaction

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