Salamin Magazine

Culture / Entretien avec l’écrivaine Amadou Amal Djaïli : « L’instruction est la base de toute construction humaine »

Ecrivaine originaire de Maroua dans le département de Diamaré situé dans la région de l’Extrême-Nord du Cameroun, Djaïli Amadou Ama s’est imposée, au fil de ses publications, comme est une militante féministe. Chevalier de l’Ordre de la Valeur de son pays, l’écrivaine est lauréate du Prix de la Presse Panafricaine de Littérature 2019; prix qui lui a été décerné au Salon du Livre de Paris pour son troisième roman, Munyal : les larmes de la patience, paru en septembre 2017. Mariée avant la maturité dans le cadre d’un mariage arrangé, Djaïli Amadou Ama a connu tout ce qui rend si difficile la vie des femmes du Sahel. Son histoire et son engagement, elle nous en parle dans cet interview à nous accordée.

Dans vos ouvrages, comme dans vos interventions, votre engagement pour la femme concerne non seulement son émancipation, mais aussi son autonomisation. C’est d’ailleurs, comme vous le dites souvent, ce qui vous a amené à écrire. Comment le livre vous permet-il de mener ce combat ?

Déjà à travers le livre, j’ai pu briser les tabous qui autrefois gouvernaient les silences et les injustices à l’encontre de la femme. Aujourd’hui tous ces tabous sont en surface et font l’objet des échanges dans les coins des rues et ruelles, et dans des chaumières. Les filles qui me lisent ou suivent mes interventions développent un autre regard sur la vie, elles aspirent à un autre destin que celui qui leur est traditionnellement réservé, quand les femmes comprennent l’intérêt de l’autonomisation comme rempart à leur vulnérabilité conjugale. Elles prennent sensiblement conscience des défis qui sont les leurs. Je précise à cet effet qu’en 2012, j’ai fondé l’Association Femmes du Sahel qui est un prolongement de ce combat sur le terrain, pour l’Education et le Développement de la femme.

Votre premier livre est une autobiographie et aborde justement la question du mariage précoce, le vôtre en l’occurrence.

Non, mon premier livre n’est pas autobiographique au sens strictement littéraire du terme. Dans ce roman [Walaandé : l’art de partager un mari, Ndlr], je me suis aussi bien inspirée de mes expériences propres, celles vécues directement et indirectement, et de mes recherches au sein d’une société dont je suis issue et qui m’a tout autant façonnée.

Soit. Quoiqu’il en soit, vous avez été mariée à 17 ans, à un homme bien plus âgé que vous. Que se passe-t-il dans la tête d’une fille de cet âge au moment de rejoindre un homme à elle imposé ?

Un saut incrédule dans l’inconnu, au propre comme au figuré (rires). Que signifie déjà ce moment pour une fille de 17 ans ? A dix-sept ans, on subit ce qui nous arrive sans pouvoir comprendre sur le coup la signification même des choses. En général les choses sont remises en perspective bien plus tard, si d’aventure on en prend conscience !

Le déclic de votre émancipation est venu de vos filles à que vous dites vouloir offrir une meilleure chance afin qu’elles développent leur ambition. Quelles sont les valeurs que vous leur inculquez justement dans leur marche pour leur épanouissement ?

Pour inspirer ses propres filles, il faut déjà leur servir au moins d’exemple sinon de modèle. L’instruction est la base de toute construction humaine, elles doivent s’y attacher, puis devenir des femmes éprises d’elles-mêmes, actives et ambitieuses au sein de leur propre société.

Avec le développement des nouvelles technologies, les valeurs africaines que vous défendez ne se retrouvent-elles pas mises à mal et difficiles à maintenir ?

Les nouvelles technologies ne sont pas tant une menace pour les valeurs africaines que le soit le manque de solidité sinon la vulnérabilité de nos structures et tissus sociaux exposant ces valeurs à toutes les menaces extérieures. Dans un accident de la circulation, on cherche la responsabilité du conducteur et non celle de la voiture.

Est-ce difficile d’être une femme ambitieuse en Afrique ?

Une femme ambitieuse doit s’affranchir des pesanteurs sociales défavorables qui visent à l’assigner à une existence divergente des ambitions qui sont les siennes. En plus de pouvoir se donner les ressources directes que lui impliquent ses ambitions, elle doit également lutter contre les pesanteurs qui sont pour la plupart spécifiques à son environnement socioculturel. Bien des difficultés qui n’auraient pas dû humainement exister et se dresser contre elle, contre ses aspirations légitimes !

Par Perpétue Houéfa A. A.

La Rédaction

Site ouest-africain d'informations, d'investigations et de publicités

Ajouter un commentaire

Suivez-nous sur les réseaux sociaux

Articles populaires