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Entretien avec Thierry Adoukonou, Professeur agrégé de neurologie et épidémiologiste au sujet de la Covid-19 : « Ces porteurs sains constituent surement le plus grand danger »

Le 2ème numéro de « Questions aux Experts »,votre rubrique proposée par African School of Economics (ASE), aborde la problématique des remèdes africains contre le Covid-19 et des solutions alternatives non médicales proposées sur la toile. LeProfesseur Thierry Adoukonou, Directeur de l’Ecole de Santé publique etd’Epidémiologie (ENATSE) de l’Université de Parakou donne son avis d’expert sur ces questions.

ASE : Que pensez-vous, Professeur Adoukonou, des solutions développées en Afrique (Covid-Organics, Apivirine, MSK, etc.) contre le COVID-19 ?

Pr ADOUKONOU : Je voudrais d’abord qu’on s’entende sur un minimum. Il y a une différence entre médicament et remède, d’une part, et entre traitement et solution, d’autre part. Le médicament selon le dictionnaire Larousse est une substance ou préparation administrée en vue de traiter ou de prévenir une maladie, ou de corriger, restaurer ou modifier les fonctions organiques. Pour la science médicale, avant d’utiliser un médicament contre une maladie donnée, il y a des étapes à franchir et des preuves à apporter. Donner une substance à un individu dont la santé s’en est améliorée ne constitue pas une preuve scientifique. Rappelons que dans tous les essais cliniques contre placebo (substance dénuée d’effet pharmacologique propre) un pourcentage non négligeable de sujets du bras placebo (pas de traitement) est amélioré ou guéri. Les témoignages ne sont pas des preuves scientifiques. La science a sa démarche. Le dogme n’a pas sa place en science. Pour le moment, et à l’heure actuelle aucune donnée scientifique publiée n’a montré leur efficacité. Je sais que récemment une équipe sénégalaise aurait testé le Covid-Organics avec des résultats prometteurs. Mais nous attendons la publication des résultats pour nous prononcer. Il en est de même pour Apivirine dont nous attendons les preuves scientifiques irréfutables. Nous ne disons pas que ces solutions développées en Afrique ne sont pas efficaces. Nous insistons sur le fait que, actuellement nous ne disposons pas de données pour l’affirmer et invitons à la grande prudence. Rappelons que la publicité tous azimuts pourrait inciter les populations à un optimisme et à un relâchement des gestes barrières. Nous sommes partisans des solutions endogènes mais scientifiquement prouvées.

ASE : En plus des gestes barrières, plusieurs méthodes alternatives (sommeil pendant 8h par jour, boissons alcoolisées, eau chaude, ….) sont proposées aux populations. Qu’en dîtes-vous?

Pr ADOUKONOU : Rappelons d’abord ce qu’on appelle geste barrière. J’ai parlé dans le premier article du facteur R0 important dans la propagation d’une épidémie. En effet, la proportion de sujets touchée dans une population P est P (1-1/R0). Ainsi plus le R0 est grand plus une proportion importante de la population sera touchée. Les gestes barrières constituent l’ensemble des mesures pour rendre le R0 le plus faible possible. En effet, si nous pouvons réduire le nombre potentiel de sujets que peut contaminer un sujet infecté (même asymptomatique) on va limiter l’infection. Par exemple en France avant le confinement et les mesures barrières le R0 était autour de 2 et 3. Mais après confinement et les gestes barrières cet aux  est proche de 1 voir inférieur à 1. C’est ce qui permet une régression voir un aplatissement de la courbe de l’épidémie. Ces gestes visent à réduire la propagation. Un sujet est essentiellement contaminé par le visage et par le contact. Nous portons la main au visage une dizaine de fois par jour. En portant des masques et en évitant de porter les mains sales au visage on peut limiter la propagation. C’est pourquoi le respect d’une distance physique minimale de 1m entre les personnes, le port de masque et le lavage des mains sont les mesures les plus efficaces pour réduire le R0 et limiter la propagation. Par ailleurs,comme pour toute infection virale, un bon système immunitaire est essentiel dans la lutte. Toutes mesures visant à renforcer notre immunité pourrait nous permettre à défaut d’éviter la maladie de réduire le risque de forme grave. Il est prouvé que le sommeil suffisant renforce notre immunité mais l’abus d’alcool l’affaiblit. Les boissons chaudes procurent une sensation de bien-être et tout le monde reconnaît cela. En effet, quand on a un syndrome grippal, on a une sensation de bien-être avec les boissons chaudes mais ceci n’a aucun effet sur le virus lui-même. Il est à déconseiller formellement l’usage d’alcool car cela risque d’affaiblir notre système immunitaire et nous faire plus de mal que de bien.

ASE : On entend souvent parler de porteur sain du Coronavirus. Ces porteurs sont-ils des  risques de contamination pour leur entourage ?

Pr ADOUKONOU : Seuls moins de 20% des porteurs du coronavirus vont présenter des symptômes. C’est ce qui rend encore plus difficile la lutte contre cette maladie. Ces sujets asymptomatiques peuvent émettre dans l’environnement des virus et c’est justement eux qui sont plus dangereux et peuvent contaminer. Il est à rappeler que le virus peut vivre dans l’organisme humain pendant plusieurs semaines. En effet, l’homme peut émettre le virus pendant 3 à 4 semaines en moyenne. Toutefois le pouvoir de contamination chute après deux semaines mais n’est pas nul. Par ailleurs, un sujet contaminé, traité et déclaré guéri peut à nouveau être infecté même si ces cas sont rares. Il est nécessaire donc d’adopter les gestes barrières partout car personne ne sait qui a le virus. En témoigne l’augmentation du nombre de cas lorsqu’on généralise le dépistage systématique. La plupart de ces personnes n’ont aucun symptôme mais ont un pouvoir contaminant évident. Ces porteurs sains constituent surement le plus grand danger car les porteurs symptomatiques sont isolés et traités.

ASE : Quels sont alors vos conseils à  l’endroit des lecteurs pour mieux gérer cette période de crise  sanitaire ?

Pr ADOUKONOU : Contrairement aux prévisions les plus pessimistes sur l’Afrique nous pensons qu’en respectant les gestes barrières sans nécessairement un confinement généralisé l’Afrique devrait s’en sortir. Ainsi je conseille :

A l’endroit des autorités :

  • Structurer la riposte ;
  • Accompagner les chercheurs dans les essais cliniques sur des solutions endogènes ;
  • Multiplier les tests de dépistage et isoler les sujets positifs jusqu’à la négativation des tests ;

A l’endroit des populations :

  • Se laver régulièrement les mains à l’eau et au savon ;
  • Eviter de porter les mains au visage ;
  • Porter les masques correctement et convenablement ;
  • Respecter la distanciation physique de 1 m ;
  • Eviter les attroupements ;
  • Dès le moindre symptôme, s’isoler et appeler les numéros verts ;
  • Ne faire confiance qu’aux informations provenant de sources officielles ;
  • Eviter l’automédication car ce n’est pas efficace et c’est même dangereux.
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Propos recueillis par Rodrigue Tokpodounsi / African School of Economics.

La Rédaction

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